PDA

View Full Version : Notre deuxième mini-interview exclusive avec Roberto Alagna



Luiz Gazzola (Almaviva)
February 2nd, 2018, 04:00 AM
En 2015, Opera Lively s'était longuement entretenu avec Roberto Alagna, formant l'un de nos articles les plus intéressants à date. Une lecture indispensable que vous pouvez consulter [ici (http://operalively.com/forums/showthread.php/2406-Entretien-Exclusif-avec-Roberto-Alagna)]. Le 25 janvier 2018, nous avons eu le plaisir de retrouver le chanteur dans sa loge, dans les coulisses du Met, juste après son extraordinaire prestation dans les rôles de Turiddu et Canio dans le diptyque Cavalleria Rusticana et Pagliacci. Notre critique du spectacle est disponible [ ici (http://operalively.com/forums/showthread.php/3010-Cavalleria-Rusticana-and-Pagliacci-at-the-Met)], illustré de nombreuses photos de la production.

Roberto a été d'une grande gentillesse avec Opera Lively, acceptant une mini-interview d'une dizaine de questions plus le dialogue qui s'en est suivi, malgré la fatigue d'avoir enchaîné deux rôles exténuant à la suite, et après avoir reçu dans sa loge une très longue file de fans venus demander un autographe et un selfie avec l'artiste Nous avons volontairement veillé à écourter l'entretien car il était minuit passé, mais Roberto n'a à aucun moment manifesté d'impatience, et il aurait probablement répondu à davantage de questions si nous le lui avions demandé.

Alors que nous attendions que Roberto en ait terminé avec ses fans, nous avons pu remarquer qu'il s'adressait à chacun dans sa langue. Roberto parle couramment l'anglais, l'italien, le sicilien, l'espagnol, le roumain ! Il s'est montré chaleureux et accueillant avec tout le monde. Roberto n'est pas seulement un grand artiste, il est aussi un homme bienveillant particulièrement sympathique et toujours positif.

Dans le cadre du même déplacement au Met, nous avons également interviewé l'adorable épouse de Roberto, Aleksandra Kurzak. Aleksandra est incroyablement charmante, intelligente et courageuse dans ses réponses, n'hésitant pas à exprimer ses vues sans langue de bois. Lisez son interview en cliquant [ici (http://operalively.com/forums/content.php/1103-The-Exclusive-Opera-Lively-Interview-with-Aleksandra-Kurzak)].

Cette fois, nous n'inclurons pas nos habituels paragraphes informatifs à propos de l'artiste puisqu'ils figurent d'ores et déjà en introduction du premier article référencé supra. Sans plus attendre, nous vous laissons découvrir ses réponses. Nous avons également intégré quelques commentaires additionnels sur son nouvel album Malèna, ainsi qu'à propos d'un film documentaire français montrant son enfance et ses débuts, [ici (http://operalively.com/forums/showthread.php/3017-Roberto-Alagna-et-la-chanson-Mal%C3%A8na-pour-sa-fille)].

-----------------

> Luiz Gazzola pour Opera Lively - Parlez-nous de la psychologie de Turiddu. Il semble un peu autodestructeur, n'est ce pas?

> Roberto Alagna - Non, pas du tout; C'est un brave garçon, Turiddu ! Il est amoureux de Lola depuis leurs tendres années. Enfants, ils s'étaient promis de s'épouser. De retour de la guerre, fou de joie de revoir Lola, il la retrouve mariée à un autre. Il se sent trahi. Dès lors, bien évidemment, il tente de l'oublier et de refaire sa vie. Il est très séduisant, et toutes les filles du village veulent attirer son attention. Mais le problème est que lorsque vous avez éprouvé un premier grand amour, il est difficile de s'en défaire.

Egalement, c'est un personnage très noble, parce qu'il dit à Alfio : "J'ai fait une erreur, j'ai eu tort, mais je vais être obligé de te tuer, parce que je ne veux pas abandonner Santuzza et la laisser seule." Je pense que c'est très, très émouvant, car c'est lui la véritable victime de l'histoire. Il est victime de la situation.

> OL - Y a-t-il des défis vocaux dans ce rôle?

> RA - Dans Cavalleria? [Rires] Oui, et depuis le début! La "Sicilienne" est l'un des airs les plus difficiles, parce que vous chantez depuis les coulisses et à froid pour la voix. Vous devez chanter d'emblée dans une très haute tessiture. C'est une tessiture très dangereuse car la ligne se situe tout le temps dans le passage, avec des notes de tête. Vous commencez directement avec un Ut et un Fa puis La, Si, La, et vous chantez l'air entier sur cette ligne. Lors de la dernière représentation, Yonghoon Lee, le ténor, est venu me voir et m'a dit "Je ne sais pas comment tu fais pour chanter cet air si difficile avec autant d'aisance; nous redoutons tous cette sicilienne et toi tu ouvres la bouche et cela te vient si facilement !"Tout le monde appréhende beaucoup cet air. Mais la particularité est que je le chante en dialecte sicilien, et c'est agréable pour moi car cela évoque beaucoup de souvenirs de mon enfance.

> OL - Oui, c'est justement la prochaine question que j'avais à l'esprit : cet opéra est-il particulièrement important pour vous parce qu'il brosse un tableau de la vie en Sicile, la terre de vos ancêtres?

> RA - Oui, bien sûr, bien sûr. En fait les deux opéras se déroulent dans le sud de l'Italie; Sicile et Calabre. Bien sûr, ces œuvres sont particulièrement touchantes pour qui connaît tout de ce pays, et de sa mentalité. Personnellement cela m'émeut parce que ma famille est originaire de là-bas et que j'aime profondément la Sicile. Vous savez, c'est la première langue que j'ai apprise, parce qu'à la maison c'était la langue que nous parlions.

> OL - Qu'en est-il de Canio ? Que pouvez-vous nous dire sur sa psychologie torturée?

> RA - C'est la psychologie d'un artiste, avant tout. Quand il chante "Ridi Pagliaccio", chaque artiste peut s'identifier à lui dans cet air, car on a tous des problèmes personnels, mais on doit malgré tout chanter et jouer, parce que, quoi qu'il advienne, décès d'un parent, enfants malades, ou tout autre problème, le spectacle doit continuer. Les gens ont payé leurs billets et on doit tout donner au public.

Ce qui est intéressant à propos de Canio c'est qu'il souffre d'un véritable dilemme. Il a une sorte de complexe en lui. Il ne sait pas au fond s'il est un homme, un bon mari, parce qu'il passe tout son temps avec cette troupe, à se produire dans tout le pays. Dans la Commedia dell'Arte, ce personnage du Pagliaccio est totalement différent d'Arlecchino et de Colombina. C'est un gars sans main, toujours habillé de blanc, qui ne bouge pas, immobile. Il est incapable de prendre une décision, il n'a aucune initiative. Il est un peu nigaud, un peu ridicule.

Peut-être parce qu'il est un véritable artiste, Canio ne connaît pas la frontière entre la réalité et la fiction. Pendant tout l'opéra, il pense tout le temps: "Suis-je un homme, ou pas ? Ou suis-je un Paillasse ? Suis-je Canio, ou Pagliaccio ? "Il dit :" Si cela se passait dans la vraie vie, Canio ferait cela, mais Pagliaccio fait cela. "Il parle toujours de "la vita" et "lo spettacolo" - c'est pourquoi il est très important que ce soit lui qui déclame à la fin "la commedia è finita!" A ce moment là seulement, il décide qu'il est un homme, et non plus Pagliaccio; il ne joue plus.

> OL - Vocalement, ce rôle est-il moins difficile que celui de Turiddu?

> RA - Les deux sont difficiles. Chanter tous les deux le même soir est un grand challenge. Le seul qui a chanté les deux personnages toute sa vie fut Beniamino Gigli, parce qu'il avait cette voix merveilleuse avec une émission très facile. Il était peut-être le seul à avoir chanté ensemble ces deux opéras tout au long de sa carrière.

> OL - Jusqu'à ce que Roberto arrive!

> RA - Je ne sais pas, il est vrai que j'ai chanté plusieurs fois les deux rôles ensemble. J'ai aussi chanté Cavalleria avec La Navarraise la même soirée, et j'ai chanté La Navarraise avec Le Dernier Jour d'un Condamné. Ce sont des ouvrages très difficiles. Mais j'aime les chanter tous les deux ensemble, et je vais vous expliquer pourquoi. Quand on chante juste Cavalleria, on y met beaucoup de puissance vocale, et parfois on perd la sensibilité du personnage, et la ligne du bel canto. Quand on chante Pagliacci seul, c'est pareil, on met trop de drama pour être dans le vérisme, et ce n'est pas élégant en ce qui concerne la ligne musicale. Quand je dois chanter les deux je suis très prudent. Je donne tout ce que j'ai, mais j'essaie de garder l'élégance et d'être frais à la fin de Cavalleria pour pouvoir être capable de recommencer l'autre personnage. C'est très important pour moi, de chanter les deux.

> OL - Est-il difficile, sur le plan de l'interprétation, de passer du brave Turiddu à l'amer Canio, dans la même soirée?

> RA - Oui, parce que c'est difficile, une fois que l'on meurt sur scène, de renaître immédiatement pour un autre personnage. Quand on meurt sur scène, on a l'impression d'en avoir fini, et c'est très difficile de se mobiliser pour jouer un autre personnage, d'autant qu'il est très différent du premier. On doit revenir en scène pour commencer un autre opéra, et ces deux opéras sont très puissants. Pour moi, Canio est comparable à Otello. C'est pareil, voyez-vous. C'est très dangereux. Vous pouvez vous casser la voix avec Canio, juste avec l'entrée, si vous n'y prenez pas garde. C'est une scène très sonore : grand orchestre, gros chœur, tout le monde chante, et il faut chanter et se faire entendre au milieu de tout cela.

Oui, parce que c'est difficile, une fois que l'on meurt sur scène, de renaître immédiatement pour un autre personnage. Quand on meurt sur scène, on a l'impression d'en avoir fini, et c'est très difficile de se mobiliser pour jouer un autre personnage, d'autant qu'il est très différent du premier. On doit revenir en scène pour commencer un autre opéra, et ces deux opéras sont très puissants. Pour moi, Canio est comparable à Otello. C'est pareil, voyez-vous. C'est très dangereux. Vous pouvez vous casser la voix avec Canio, juste avec l'entrée, si vous n'y prenez pas garde. C'est une scène très sonore : grand orchestre, gros chœur, tout le monde chante, et il faut chanter et se faire entendre au milieu de ce gros, gros son.

> OL - Dans cette production, vous poignardez mortellement celle qui est votre propre femme à la ville [Aleksandra Kurzak], et vous l'occirez encore dans Otello en mars à Vienne ... Ca ne vous fait pas un peu bizarre?

> RA - Vous savez, c'est notre vie. Toute notre vie est comme ça. Nous sommes toujours heureux de mourir sur scène parce que nous savons qu'après cela nous nous relevons bien vivants pour recevoir les applaudissements. C'est tout le charme de notre profession. Vous pouvez éprouver ces sentiments très intenses, sans conséquence. Et la meilleure musique à l'opéra, c'est quand on meurt ! [Rires] Les compositeurs inventent de magnifiques musiques pour les scènes fatales. C'est la même chose dans Lucia ; l'un des plus beaux passages, c'est quand Edgardo meurt, et c'est pareil pour Lucia avec la scène de la folie. Ou dans Werther, ou dans Otello, c'est la meilleure musique !

> OL - Oui, toute la séquence quand Desdemona se prépare à mourir est sublime.

> RA - Exactement. Nous aimons tuer et mourir sur scène. [Rires]

> OL - Votre dernier album s'intitule Malèna, d'après le nom de votre fille, c'est charmant. Parlez-nous de la sélection musicale de cet album, qui comprend sept créations composées par vos frères David et Frederico.

> RA - J'aime parfois faire ce qu'on appelle du crossover. Pour moi, tout est musique. Ce n'est pas différent, pour moi. Quand on reçoit un beau cadeau de Dieu, de la Nature, je ne sais pas, vous avez pour devoir, pour mission, d'en faire usage pour toucher autant de personnes que vous le pouvez. Si les gens ne sont pas sensibles à l'opéra, vous devez les toucher avec autre chose. Cet instrument - dit-il en montrant sa gorge - est comme un violon. Imaginez si quelqu'un disait: "J'ai ce beau violon mais je ne l'utiliserai que pour jouer Mozart et rien d'autre." Il faut tout jouer, parce que c'est la musique, dont les harmonies sont destinées à toucher les gens.

C'est la même chose avec ce genre de répertoire. Chaque fois que je l'aborde, je le fais avec énormément de sérieux. Je travaille le style. Quand je chante Luis Mariano, j'essaie d'être très proche du style de Mariano. La même chose quand j'ai fait "Little Italy" avec beaucoup de chansons de crooners, Sinatra, ou Dean Martin. J'essaie d'étudier et d'être très crédible dans ce répertoire aussi.

Cet album est sicilien. C'est ce que j'ai dans mon sang. Dans mes veines, je suis 100% sicilien parce que mes deux parents étaient de là-bas. Je ressens ce répertoire à l'intérieur de moi.

Quand Aleksandra était enceinte, mes frères m'ont envoyé une chanson, juste une chanson d'amour, avec la musique qui est maintenant la chanson Malèna. Quand j'ai entendu la chanson, j'ai dit à mes frères: "J'entends des mots différents." Ils m'ont encouragé : "OK, réécris le texte alors." C'est ainsi que j'ai écrit Malèna, parce qu'elle était mon enfant, et à ce moment-là, j'étais très ému par cette situation de devenir père à nouveau. Et maintenant, quand je vois ma Malèna, elle est exactement la petite fille que j'ai décrite dans la chanson, c'est incroyable.

> OL - Adorable. Nous vous avions interviewé en février 2015, il y a presque trois ans. Aujourd'hui, je vois se profiler une grande étape dans votre carrière : vous serez Lohengrin à Bayreuth!

> RA - [Rires] Oui, oui. C'est un grand challenge pour moi car je n'ai jamais chanté un opéra entier en allemand. Pour moi, aujourd'hui, ce n'est pas si facile de mémoriser le texte en allemand. Mais la musique est merveilleuse. Ils m'ont appelé deux ou trois fois, et chaque fois que j'ai dit "non, non". Le maestro Thielemann m'a appelé à nouveau, et Aleksandra m'a dit "Si tu ne fais pas cela pour toi, fais-le pour moi." Et parce que je l'aime, je vais essayer de le faire. [Rires]

> OL - À l'époque en 2015, nous avions beaucoup parlé de l'opéra de votre frère David Alagna, Le Dernier jour d'un Condamné . Je vois qu'il a été redonné récemment, à l'Opéra de Marseille, en septembre/octobre 2017, avec vous dans le rôle-titre. Est-ce qu'il compose d'autres opéras?

> RA - Oui, il est en train de composer autre chose, en ce moment même. Mais vous savez, ce n'est pas simple de créer quelque chose, parce que cela coûte beaucoup d'argent. Les théâtres ont souvent peur des nouvelles compositions. Je pense que c'est aussi un handicap pour lui d'être mon frère. Ce n'est pas facile.

En tout cas, il est très talentueux. Pour moi, le Dernier Jour d'un Condamné est l'un des meilleurs opéras contemporains. Partout où nous l'avons joué, nous avons eu un énorme, énorme succès. C'est une musique superbe et un argument formidable. À mon avis, il a fait un chef-d'œuvre. Il était très jeune quand il l'a composé, mais tout y est : la maturité d'un grand compositeur. C'est un peu comme Cavalleria Rusticana, qui fut composé pour un concours; c'était le premier opéra de Mascagni, et aujourd'hui nous pouvons le comparer à Carmen , parce que même si c'est un opéra très court, on y trouve comme dans Carmen toute une succession de "tubes" . C'est sublime. Je pense que David a fait quelque chose qui n'est peut-être pas tout à fait comparable à Cavalleria , mais pour un premier opéra, je pense que c'est l'un des meilleurs opéras contemporains à ce jour.

> OL - Oui, je l'ai vu, et c'est très bon. Sera-t-il donné aux États-Unis, par chance?

(L'opéra peut être visionné dans son intégralité sur YouTube dans une production réalisée à Avignon, dans le Sud de la France)

> RA - Je voudrais vraiment le faire ici, car comme vous le savez l'opéra progresse selon un double récit. Le personnage masculin est français, mais la condamnée, elle, est américaine, et ce serait bien, car nous ferions alors une version dans laquelle tout ce qu'elle chante serait en anglais. Un jour peut-être, je l'espère.

> OL - Bien, je ne veux pas vous retenir trop longtemps, il se fait tard après une double performance comme celle de ce soir. Merci d'avoir accepté cet entretien dans ces circonstances.

> RA - De rien, avec plaisir. Je viens de lire votre interview d'Aleksandra et c'est vraiment très bien.

> OL - Et bien, le mérite lui revient ; elle a formidablement bien répondu.

> RA - Merci. J'espère vous revoir la prochaine fois que nous serons ici.

> OL - Absolument!